Une Histoire anthracite

La ruelle s’étire, oblique vers la gauche. La minuscule place Dulcie September entr’apparaît au-devant d’elle. La bâtisse se dresse là, anthracite, roide et austère.
Elle hésite à se rapprocher tant ce concerto au piano qu’elle est seule à entendre devient oppressant, assourdissant, hurlant. Ses souliers vernis neufs et durs claquent sur les pavés froids. Elle essuie d’un revers de manche ses yeux embués, son visage tout mouillé par cette Symphonie Monotone qui n’a de cesse de bruiner continûment sur la ville.


Elle traverse cette place au sens tragique, pousse la grande grille en fer forgé de l’Ecole des Beaux-Arts, monte les cinq marches pour accéder au cloître vide en cailloutis.


Et en son centre, un bassin sans autre eau que celle de la pluie fine de ce matin triste.


Elle lève ses yeux, les murs sont de pierre grise, les fenêtres hautes et étroites semblent sévères mais laissent cependant sourdre de la lumière de néons des salles de cours. Salle Varèse, Salle Barthes, Salle McLuhan, Salle Vermeer...


Les noms se martèlent, s’égrènent dans sa tête emplie de musiques russes, Rachmaninov, Borodine, Moussorgski, Tchaïkovski qu’elle écoutait avant d’aller en cours...


Avant…


Cette école, Alma a décidé d’y revenir… Cela fait dix ans maintenant et rien n’a changé. Tout est identique et l’on pourrait rejouer une deuxième fois à l’infime vérité près, ce qui se passa autrefois. Catharsis, catharsis, elle se le répète incessamment, elle veut guérir de ce passé, des cauchemars qui recommencent toutes les nuits la réveillant en sueur froide.


Elle ne veut pas dire son nom, non, c’est le monstre et c’est tout. Il a été monstrueux, il l’a vampirisée –ce sont ses propres mots !- Bon, soit ! Elle l’appellera Malheur. Elle eut un rire nerveux, Alma et Malheur, voilà le couple maudit qu’ils formaient alors…


Oui, elle était jeune étudiante et lui professeur de composition musicale.


Il avait du talent cracha-t-elle intérieurement… Mais c’était un artiste « artriste » raté, alcoolique et miséreux. Il n’en était que plus dangereux. Et elle, pauvre sotte naïve sortie de sa campagne perdue, éperdue ici, loin de sa famille, allait lui rendre sa brillance croyait-elle, à ce professeur terni par les frustrations. Oui, disait-elle, il y a en toi le « petit Malheur », cet enfant heureux, précoce qu’il avait été. Et il pleurait Malheur, de ses larmes de crocodiles –Alma n’avait guère conscience que ce n’était qu’un jeu, une toile bien tissée et retissée pour chaque proie successive, et de mains de maître-. Donc, il pleurait sur son sort, se lamentait sans cesse pour apitoyer Alma, qui, toujours aussi sotte –l’on lui pardonnera sa naïveté tant elle sera mise en péril ensuite- et que, fière et décuplant ses forces à tirer vers le haut son amant, lui répétant maintes et maintes fois combien il devait se souvenir, de la pureté de son enfance. Que l’aura de noirceur qui enveloppait Malheur, elle, Alma allait le dissiper, et il verrait enfin le jour, un jour nouveau où il brillerait, flamboyant dans sa lumière de son Art, la Musique… Il ne serait plus Malheur et sa misère-miserere-misérable, mais un génial créateur des symphonies illustres, jouées par son orchestre de cent hommes et femmes qui se donneraient corps et âmes, illuminés également par la pureté et la magnificence de l’œuvre, son œuvre, son Requiem, le Requiem de Malheur.


Sordide, cette histoire fut sordide, Alma voulait l’oublier à jamais, les dessins horribles qu’il lui glissait dans son casier, l’isolement qu’il eut su créer autour d’elle, la coupant de toutes autres relations affectives pour ne plus avoir de repères dans le réel.


Non, ce n’est pas ici qu’elle égrènera les paragraphes de son malheur qui fut le sien dès sa rencontre dans un vernissage…


Aujourd’hui elle est là, l’Ecole lui servira de scène et les personnes qui croiseront son chemin en seront les spectateurs. Spectateurs de quoi me direz-vous, et bien celui de la vengeance froide d’une femme d’aujourd’hui trente ans qui veut panser ses plaies en tuant le Monstre…


Mais cela se fera dans la même flamboyance que celles des rêves les plus fous qu’elle avait eus pour Malheur. Du Baudelaire ou du Gérard de Nerval, l’envers noir de l’écriture, cette nouvelle que vous lisez est sa vengeance, par le verbe, les belles lettres, l’incision des mots, les uppercuts des phrases assassines…


Alma a le trac, les mains moites, mais elle est une femme à présent et la roue doit tourner. Il ne faut que jamais plus il exerce son machiavélisme sur une proie vierge comme elle l’était.


Elle entra en tremblant dans l’enceinte de l’Ecole


Elle monta l’escalier de pierre et pris le couloir de gauche, passa devant les bureaux, vides à cette heure matinale et « grisailleuse »… Une journée hivernale somme toute bien banale qui ne présageait en rien la tragédie qui allait suivre…


Soudain, une pensée fulgurante lui vint à l’esprit : serait-elle en train de glisser dans une folie meurtrière, car les mots peuvent tuer.


Mes chers lecteurs, vous devez vous demander la fin de cette déambulation névrotique, cette histoire est celle d’un rêve, afin qu’Alma puisse grandir enfin et se libérer de ses chaînes d’acier lui cisaillant les bras à chaque mouvement.


Revenons dans ce couloir sombre aux murs cotonneux et feutrés, elle marche, pas à pas le long du corridor vide…


« Je ne sais pas, tout est si flou, difforme, je sais juste que je marche, me cognant aux murs je continue ce couloir… Ah, j’arrive enfin devant le studio son, son studio, là où il donnait ses cours, la salle Varèse ; cours pendant lesquelles je me sentais mal-à-l’aise par rapport aux autres étudiants. »


Alma le vit, enfin vit d’abord son ombre coupante traverser la pièce. La lumière diaphane du tôt matin rendait les objets de la pièce comme figés dans le temps, comme s’ils étaient poussiéreux, qu’ils n’avaient pas bougés depuis dix ans. Il était là, son ombre était visible, elle ne voyait pas encore son regard. Elle ne sentait pas de chaleur humaine dans la pièce. Les deux protagonistes Alma et Malheur étaient des âmes au sang froid. Le piano était toujours sur le côté comme avant, dieu qu’il y avait de la poussière ! Un rai de lumière la rendait encore plus visible, Alma eut envie de tousser, un petit cri rauque sortit de sa gorge sèche.


Malheur apparut alors dans le peu de lumière qui émanait du dehors. Alma aperçut son regard, il lui sembla alors qu’il pleurait. Là, il était devant elle, là, comme si le Temps s’était perdu et que le néant et le vide enveloppait les deux personnages.


Elle ne ressentait rien, elle était sèche de sentiments.


« Il me désigne une partition de musique qui est posée sur le piano. Des notes et des notes griffonnées nerveusement. Oui, c’est un manuscrit de partition. Je m’approche et lis « Requiem » »




Alma glissa sa main le long de son corps et sortit une boîte d’allumettes. Elle en craqua une première, la pièce prenait corps étrangement. L’allumette se consumant, Alma souffla d’un coup pour l’éteindre et la pièce redevint un antre poussiéreux avec en son sein deux personnages bancals et banals.


Alma prit délicatement les feuillets de partition du « Requiem » et brûla la première feuille, le feu prenait vite, les partitions enflammées glissaient du piano. Le personnage qu’était Malheur ou bien son spectre plus précisément ne bougeait pas mais ses larmes coulaient sans cesse. Il mourrait tandis que les flammes léchaient… Pour faire disparaître les notes d’un temps révolu, d’un idéal déchu, il mourrait en pensée mais sa chair brûlait avec les partitions de l’œuvre de sa vie…


« Autodafé pour revivre,
Autodafé pour reprendre une vie arrêtée dans la fleur de l’âge
Autodafé pour détruire l’objet de ses cauchemars. »


Alma fit craquer sa dernière allumette et se retourna brusquement, puis courut, courut, tout du long du corridor, puis descendit les escaliers de pierre, traversa la petite cour et son petit bassin…


Il ne pleuvait plus mais l’asphalte était luisant d’eau, un vrai miroir, un miroir tel qu’Alma en reprenant son souffle vit son visage, et celui-ci était beau, il n’était plus maigre et osseux, c’était le visage d’une belle femme de trente ans, libérée pour de bon de ses démons.


C’est la fin de notre Histoire Noire et elle se termine bien… Ainsi l’espoir renaît et ses cauchemars se dissiperont même si tout le mal fait à Alma n’a pas été mentionné en détails, sachez qu’avant, qu’autrefois, il y eut injustice, et l’injustice fut réparée avec l’autodafé du « Requiem ».


Une vie blanche, liliale, à commencer enfin… et ce, intensément et entièrement »


« Ce n’est pas manichéen, juste… cathartique… »


©Miren ELLE


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